De l’effervescence du lancement aux folles enquêtes du Mont Chiliad, GTA 5 fête aujourd’hui ses 13 ans. Une longévité exceptionnelle pour un jeu qui s’impose comme un véritable phénomène culturel. Alors que GTA 6 arrive à grand pas, revenons sur ce jeu légendaire qui devrait bientôt tirer sa révérence.
Il y a treize ans jour pour jour, le 17 septembre 2013, Rockstar Games dévoilait Grand Theft Auto V. Un véritable séisme culturel s'abattait alors sur l'industrie du jeu vidéo, s'apprêtant à la bouleverser à tout jamais. Alors que GTA 6 approche à grands pas, il était important de revenir sur la genèse, l’impact et l’héritage de GTA 5 qui a redéfini le divertissement moderne.
Précommander GTA VI sur Amazon
De GTA IV à GTA V, un changement radical d'ambiance
Si le précédent jeu Grand Theft Auto était sûrement le plus abouti et le plus mûr en termes d’histoire, il fallait une rupture esthétique et narrative en arrivant à Los Santos. Là où Niko Bellic est sûrement le meilleur protagoniste de la série de par son humanité et sa complexité, il est tout aussi bien accompagné par un Liberty City morne et le narratif autour de ce personnage qui dépeint la réalité du “rêve américain”, de l’immigration et de la guerre.
Il fallait changer de direction artistique afin de représenter le soleil californien et Rockstar l’a très bien fait. Los Santos prend le contre-pied de Liberty City en étant une ville édulcorée avec ses grandes plages, ses couchers de soleil et ses panoramas à perte de vue. Les développeurs voulaient donner cet aspect cinématographique à la ville. C’est à l’intérieur que tout prend sens : la beauté de Los Santos contraste avec ses personnages dépourvus de moralité à l’image de Michael et Dave Norton.


Toutefois, le jeu est tout aussi profond dans la critique de la société américaine que son prédécesseur. Mais ici, le choix de Rockstar s’est porté sur un récit axé sur l’action et la non-moralité plutôt que sur le côté poignant et personnel qu’avait GTA 4. Tout cela a été motivé par les retours des joueurs sur le côté redondant des missions du dernier jeu et Dan Houser, figure centrale de Rockstar, qui voulait incorporer plus de braquages de banques afin de rejoindre la direction artistique très cinématographique. Le cahier des charges était simple : GTA 5 devait être un film d’action jouable.
Rockstar a d’ailleurs dépassé les plus grosses productions hollywoodiennes de son époque en budget et en nombre de personnes ayant travaillé sur le projet. Avec un coût estimé à 265 millions de dollars, GTA 5 était le jeu le plus cher à produire de l'histoire. À titre de comparaison, Avatar c’était 237 millions de dollars de budget. Le nombre de personnes ayant participé au projet est aussi démentiel : plus de 5000 personnes ont travaillé sur le jeu de près ou de loin. À titre de comparaison, le succès de Christopher Nolan, Interstellar, sorti 1 an plus tard a mobilisé près de 2000 personnes, soit moins de la moitié. Mais le tour de force de Rockstar, ce n’est pas de dépenser le plus ou d’avoir les plus grosses équipes, c’est d’avoir généré 1 milliard de dollars en seulement 3 jours à la sortie. Un phénomène culturel qui n’a rien à envier au cinéma.
Une communication unique pour Grand Theft Auto
Rockstar révèle le premier trailer en novembre 2011, soit 2 ans avant la sortie du jeu. En quelques heures, il génère des dizaines de millions de vues sur YouTube, des statistiques d'autant plus impressionnantes pour l'époque. On y voit de suite le changement de direction artistique et la frénésie de Los Santos. Fort de sa position sur le marché, le studio s’est même permis de bouder l’E3 de 2012 et de 2013 afin de gérer tout le marketing par lui-même. En maîtrisant son propre calendrier, il s’assure de créer une rareté de l’information qui fait saliver les joueurs. Aujourd’hui encore, cette technique est utilisée pour GTA 6 et preuve en est : elle marche. Tout comme en 2013, les joueurs analysent frame par frame les moindres extraits disponibles pour en décortiquer les rouages.
De plus, pour annoncer le jeu, Rockstar a affiché dans de nombreuses villes des artworks représentant Franklin, Trevor et Michael. Une campagne qu’on pourrait qualifier de discrète à l'époque, mais ces visuels sont aujourd’hui devenus légendaires. Rockstar s’est même permis de diffuser des spots télés en prime time en partenariat avec la Xbox 360. Dans la nuit du 16 au 17 septembre 2013, le monde s’est arrêté de tourner. Des milliers de personnes partout dans le monde faisaient la queue devant les magasins afin d’être les premiers à poser la main sur ce précieux sésame. Des boutiques ont ouvert à minuit pour permettre aux plus pressés de faire leur achat.

La fièvre GTA a même amené des magasins spécialisés à vendre le jeu sous le manteau avant sa sortie officielle, malgré les potentielles représailles de Rockstar, avec des paiements en espèces uniquement dans les arrière-boutiques. Au-delà de la fièvre, il y a aussi eu la grippe GTA. Les journaux ont rapporté un pic du taux d’absentéisme dans les écoles et au travail : quelques 2000 personnes ont carrément feint la maladie afin de pouvoir poncer le jeu le jour J.
Et puis c’était une tout autre époque il y a 13 ans… les jeux étaient pressés sur disque, on allait récupérer sa boîte en magasin en misant sur les stocks. Alors que GTA VI va sortir avec uniquement un code dans sa boîte et que le tout dématérialisé s'impose, les joueurs de l'époque appréciaient fortement d'obtenir le steelbook, de posséder la boîte et surtout cette immense carte de Los Santos que l’on a tous accrochée au mur.
GTA 5, où quand le monde ouvert passe un cap
Manette en main le jeu est tout simplement époustouflant, le monde ouvert est plus grand et plus crédible que jamais. Les PNJ vaquent à leurs occupations, les policiers chassent parfois d’autres criminels que vous, la faune réagit et se défend. Rockstar, dans leur volonté de faire un véritable film d’action a simplifié beaucoup de choses, par rapport à GTA 4. Par exemple, la conduite est devenue bien plus arcade et le système de tir l'est tout autant. L’aide à la visée est extrêmement puissante et les armes n’ont quasiment pas de recul. Des aides très permissives qui ajoutent un sentiment de puissance au joueur.

Mais au-delà des évolutions concernant le monde ouvert, la plus grande innovation technique réside dans le fait de pouvoir incarner trois protagonistes différents. On peut changer de l’un à l’autre de manière fluide, parfois en pleine fusillade pour aider un des personnages pris à parti. Pour un jeu sorti en 2013 au départ sur PS3 et Xbox 360, l'exploit technique est d'autant plus impressionnant. En plus, cette mécanique offre une dynamique inédite, tout particulièrement lors des braquages qui constituent le cœur battant du titre. La préparation minutieuse, le choix de l’approche stratégique et le recrutement des complices transforment chaque casse en une véritable séquence de film.
Los Santos, capitale de la pop culture
Si on a tant aimé jouer à ce jeu, c’est qu’il est culturellement très riche et vaste. Commençons par nos protagonistes : Michael, Trevor et Franklin sont des archétypes poussés à l’extrême pour se moquer du culte de la célébrité, de la cupidité et de la culture californienne. Il a fallu façonner Los Santos avec authenticité, et l'on y retrouve le père de famille coincé dans un mariage raté, le psychopathe de la campagne et le jeune opportuniste prêt à tout pour quitter son quartier.
C'ette authenticité se ressent dans les dialogues, notamment entre Franklin et Lamar. Ils sont crédibles car Shawn Fonteno (Franklin) et Slink Johnson (Lamar) ne se sont pas cantonnés au script fourni par Dan Houser. Ils improvisaient beaucoup de répliques pour les rendre naturelles tout en utilisant l’argot et le phrasé des gangs californiens. Les deux acteurs étant originaires de Californie, l'exercice était instinctif. Vous vous souvenez sûrement de ce dialogue où Lamar se moque de Franklin par rapport à sa coupe de cheveux. L'échange est devenu si célèbre qu’il a dépassé les frontières du jeu pour s’imposer comme un mème incontournable de la culture web, si puissant que les acteurs ont fini par refaire la scène en live-action pour satisfaire les fans.
L’impact culturel de GTA V est également énorme au niveau musical. Dans un jeu où l’on passe beaucoup de temps en voiture, la radio est indispensable. Rockstar a fait fort : ils n’ont pas juste acheté des licences, ils ont convié de véritables légendes pour des caméos bien pensés. DJ Pooh animait la fameuse station West Coast Classics, le producteur Flying Lotus a eu droit à sa propre station (FlyloFM) et la mannequin Cara Delevingne présentait Non-Stop FM. Même un DJ français était de la partie avec Gilles Peterson sur WorldWide FM.
La sélection musicale a figé l’essence des années 2010. On y retrouvait par exemple Kendrick Lamar et son titre A.D.H.D sur Radio Los Santos, bien avant qu'il ne devienne la superstar mondiale d'aujourd’hui. La bande originale est éclectique et dépasse largement le gangsta-rap californien : Rihanna, Britney Spears ou encore Jamiroquai y sont représentés. On a tous ce souvenir de remonter l’autoroute longeant la plage au coucher du soleil, porté par une musique d'ambiance. Un moment de répit fort appréciable après des heures de fusillades frénétiques.
La satire d’une Amérique déjantée
Fidèle à l’ADN de la saga, GTA V excelle dans la caricature d’une société américaine poussée à son paroxysme. Cette satire sociale s’infiltre dans les moindres détails du jeu, à commencer par ses entreprises fictives. Lifeinvader est une prophétie cynique de ce qui allait arriver. Cette parodie de Facebook a un slogan qui résume parfaitement la démesure de la collecte de données : “Là où vos données personnelles deviennent un profil marketing”. Son PDG Jay Norris, que l’on doit tuer avec un téléphone piégé lors d'une mission pour Lester, est un savant mélange entre Steve Jobs et Mark Zuckerberg pour en tirer les traits les plus absurdes.
Fame Or Shame, l’émission qui parodie America's Got Talent, se moque ouvertement des candidats prêts à tout pour une minute de gloire symbolique et des jurés cyniques. C'est tout ce que représente Lazlow Jones, animateur pervers et narcissique profitant de sa notoriété pour avoir des gestes déplacés envers de jeunes filles, comme on peut le voir lors de la mission où Michael et Trevor vont sauver Tracy.

Loin de vouloir épargner qui que ce soit, Rockstar s’en est aussi pris aux sectes qui pullulent sur le territoire américain. Le programme Epsilon, présent depuis GTA San Andreas et s’inspirant sans remords de la scientologie, nous pousse à dilapider 40.000 dollars dans le vide "pour le bien-être de Michael"... tout ça pour obtenir un tracteur rouillé en guise de récompense. Ce culte pour stars hollywoodiennes paumées et riches héritiers se moque ouvertement de la crédulité humaine et du business de la foi.
Rockstar a compris que pour faire vivre son monde virtuel, il fallait y incorporer des mystères, poussant les joueurs à se lancer dans des chasses au trésor numériques géantes. Tout part de cette étrange fresque sur le mur du téléphérique au sommet du Mont Chiliad. Ce simple dessin a rendu la communauté complètement folle, déclenchant l’une des plus grandes enquêtes virtuelles de la décennie. Les joueurs ont épluché la carte et analysé les fichiers du jeu. Finalement, la seule véritable conclusion était qu’en terminant le jeu à 100% et en se rendant par temps de pluie à 3h du matin au sommet du Mont Chiliad, un OVNI apparaissait.

Ce n’est pas la seule apparition surprenante. Au niveau du Mont Gordo, un fantôme apparaît sous certaines conditions. À côté du fameux camp des altruistes, entre 19h et 20h, vous pouvez voir deux femmes dans une voiture pourchassée par la police se jeter d’une falaise, un bel easter egg faisant référence à Thelma et Louise. Le Bigfoot est lui aussi devenu une belle légende urbaine au sein du titre. Ces mystères ont permis à la communauté de se passionner pour les moindres recoins de la carte.
GTA Online, quand GTA 5 se poursuit en ligne et à plusieurs
Pour toutes ces raisons, l’attente est viscérale pour la GTA 6. Pour les puristes de l’expérience solo, l’histoire est pourtant bel et bien terminée. Les rues de Los Santos, arpentées, explorées et poncées jusqu’au dernier grain de sable, s’apprêtent à être désertées au profit des plages et des néons de Vice City. Ce changement de décor s'accompagne d'un changement de direction en coulisses : nous avons aujourd’hui affaire à de nouvelles têtes pensantes, Dan Houser, Leslie Benzies et Lazlow Jones ayant tous quitté Rockstar. On peut d'ailleurs en vouloir au studio d’avoir annulé et recyclé les DLC narratifs prévus pour le mode histoire de GTA V afin de nourrir exclusivement le mode Online, même si c’est ce virage qui a permis à l'entreprise d'amasser des fortunes colossales via les Sharkcards.
À l’heure actuelle, aucun calendrier n’a été communiqué concernant le mode multijoueur de GTA 6. Les amateurs de braquages en ligne, de courses toujours plus folles et de motos volantes ont donc encore de beaux jours devant eux sur GTA 5. De plus, il sera psychologiquement très difficile pour les joueurs d’abandonner 13 années de progression et d'investissements virtuels. Un phénomène de rétention et d'attachement que Chet Faliszek, ancien développeur historique de chez Valve, a d’ailleurs récemment souligné lors d'une interview.

Enfin, bien que le grand public se prépare doucement au départ, une communauté puissante s’est forgée sur PC autour du modding et du Role Play (RP). Pendant longtemps, les joueurs s’étaient affranchis de Rockstar avec des outils comme FiveM, gérant leurs propres serveurs de façon indépendante. Mais le studio a fini par s'y intéresser de très près, rachetant FiveM en 2023 et collaborant récemment au lancement de NoPixelV. Ce projet de serveur Roleplay officiel, actuellement en bêta, s'annonce grandiose au vu des premières images et des notes de développement. Preuve en est que GTA V va continuer à se battre encore quelque temps avant de nous laisser définitivement tourner la page.