La genèse inattendue de Kingdom Hearts : comment une décision oubliée a donné vie à un monument du jeu vidéo

Titre original : Le PDG de Disney a signé une feuille au hasard et un monument du jeu vidéo est né

Imaginez qu’un monument du jeu vidéo soit né d’une décision dont son propre signataire n’a gardé absolument aucun souvenir. Interrogé récemment sur le feu vert accordé à Kingdom Hearts au début des années 2000, l’ancien PDG de Disney, Michael Eisner, a avoué qu’il ne se rappelait absolument pas pourquoi il avait validé ce projet culte.

C'est l'histoire de la naissance d'un des crossovers les plus improbables et fructueux de toute l'industrie vidéoludique. Au tournant des années 2000, faire se croiser les personnages ténébreux de Final Fantasy avec Mickey, Donald ou Dingo ressemblait à un pari saugrenu que peu de dirigeants d'entreprise auraient osé valider. Pourtant, la saga Kingdom Hearts s'est imposée au fil des décennies comme un pilier incontournable du jeu de rôle. Mais du côté du géant du divertissement américain, le souvenir de ce coup de génie semble s'être complètement évaporé dans les méandres de la bureaucratie.

Un trou de mémoire pour un géant du jeu vidéo

C'est à l'occasion d'un événement professionnel à New York que cette confidence improbable a été faite. Alors qu'il participait à une présentation pour la société Delphi Interactive, l'ancien président-directeur général de Walt Disney entre 1984 et 2005, Michael Eisner, a été directement sollicité par le journaliste Stephen Totilo du média Game File. Le reporter souhaitait en savoir plus sur les coulisses de la création de la licence collaborative avec Square Enix.

La réponse de l'ex-patron du groupe a de quoi laisser pantois. Quand le journaliste lui demande s'il se souvient d'avoir validé un jeu nommé Kingdom Hearts, Michael Eisner répond d'abord par un non catégorique. Il aura fallu que son interlocuteur lui rafraîchisse la mémoire en évoquant la réunion de présentation à Tokyo et le mélange osé entre l'univers de Final Fantasy et les figures emblématiques de Disney pour qu'une étincelle s'allume enfin. Mais au moment d'expliquer pourquoi il avait dit oui à une telle proposition, l'homme d'affaires admet en toute simplicité son amnésie totale.

Comme le rapporte Stephen Totilo, l'échange fut bref :

Je lui demande s'il se souvient d'avoir donné son feu vert pour un jeu appelé Kingdom Hearts.
— Non, répond-il.
— On vous a présenté le jeu à Tokyo, lui rappelé-je. C'était Final Fantasy croisé avec des personnages Disney.
— Oh, je m'en souviens maintenant, fait-il.
— Vous rappelez-vous pourquoi vous avez dit oui ?
— Pas du tout, me confie-t-il.

Le PDG de Disney a signé une feuille au hasard et un monument du jeu vidéo est né

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Un projet clandestin sauvé de justesse

Cette amnésie collective au sommet de la firme s'explique largement par la genèse pour le moins rocambolesque du titre. Dans les faits, les équipes de Square Enix n'ont pas du tout suivi les canaux décisionnels habituels pour faire germer leur concept. Shuji Utsumi, actuel directeur des opérations chez Sega et ancien cadre de Disney Interactive au Japon lors du développement du jeu, est revenu sur cette époque troublée dans un témoignage repris par le média Eurogamer.

Le développement du titre se déroulait presque en secret. Les équipes japonaises concevaient activement le jeu sans même que la maison mère américaine de Disney n'ait donné la moindre autorisation officielle. Dans les bureaux de la filiale nippone, plusieurs cadres chevronnés conseillaient même à Utsumi de tout stopper, persuadés que le quartier général aux États-Unis rejeterait violemment cette atteinte apparente à l'image de marque des personnages.

Shuji Utsumi se remémore cette période confuse :

Kingdom Hearts était un projet expérimental qui n'avait pas encore été autorisé par le siège de Disney. Cependant, on m'a dit peu après avoir rejoint l'entreprise que Square n'en savait rien et développait le projet avec énergie, ce qui m'a énormément surpris.

Plus de deux décennies plus tard, la vision audacieuse de Tetsuya Nomura a donné naissance à une franchise culte vendue à des dizaines de millions d'exemplaires.