Il y a un peu plus de 30 ans, alors que le point-and-click régnait encore sur le PC, un jeu imaginait déjà une intelligence artificielle devenue toute-puissante, capable de retourner les failles de l’être humain contre lui. Ce titre culte mérite largement d’être redécouvert, autant pour son atmosphère dérangeante que pour sa vision de l’IA, bien plus actuelle qu’elle ne devrait l’être. Et bonne nouvelle, il est actuellement offert pour une durée limitée sur l’Epic Games Store.
Sorti en 1995 sur PC, ce point-and-click m'avait profondément marqué à l'époque, alors même que le genre ne manquait pas de références. Beneath a Steel Sky, Guilty, les Space Quest et bien d'autres avaient déjà installé leurs univers, leurs énigmes parfois improbables et leurs interfaces pleines de verbes dans le quotidien des joueurs PC. Mais celui-ci ne ressemblait pas vraiment aux autres.

Ici, pas de héros sympathique lancé dans une aventure légère, ni de voyage spatial ponctué de vannes. L'humanité a presque entièrement disparu, exterminée par une intelligence artificielle militaire devenue consciente. La machine n'a conservé que cinq survivants, qu'elle maintient en vie depuis 109 ans afin de les torturer en retournant contre eux ce que chacun cherche le plus à oublier.

Trente ans plus tard, le jeu accuse forcément son âge. Son interface appartient pleinement aux années 1990 et certaines énigmes peuvent encore donner envie d'essayer chaque objet de l'inventaire sur tout ce qui dépasse du décor. Mais son ambiance, son écriture et surtout la manière dont il met en scène une intelligence artificielle devenue incontrôlable conservent une force assez rare. Alors pourquoi ce jeu continue-t-il de hanter celles et ceux qui l'ont connu, et pourquoi sa vision de l'IA résonne-t-elle aujourd'hui avec autant d'évidence ?
Un point-and-click qui ne ressemblait à aucun autre
Son nom est I Have No Mouth, and I Must Scream et, malgré toutes les heures passées sur les point-and-click de l'époque, celui-ci m'a laissé un souvenir à part. J'avais pourtant déjà affronté les cauchemars biomécaniques de Dark Seed, traversé les univers dérangeants de Sanitarium ou découvert les excès sanglants de Phantasmagoria et Harvester. Dans les années 1990, il fallait parfois accepter de rester bloqué une soirée entière parce qu'un objet de trois pixels nous avait échappé, mais ces jeux possédaient une liberté narrative et des univers que l'on retrouvait rarement ailleurs.
Une aventure cruelle qui utilise vos propres failles contre vous
Cette IA, c'est AM, et elle ne torture pas au hasard. Chaque survivant est enfermé dans un cauchemar taillé sur mesure, construit à partir de son propre passé.

Le joueur incarne successivement Gorrister, Benny, Ellen, Nimdok et Ted, cinq personnages brisés, parfois victimes, parfois coupables, mais jamais réduits à de simples archétypes. AM les connaît mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes et utilise leur passé comme une arme. Ici, il ne s'agit donc pas seulement de combiner un objet avec un autre ou de trouver la bonne ligne de dialogue. Chaque décision peut faire remonter une blessure, condamner un personnage ou l'aider à affronter ce qu'il est réellement.
C'est aussi ce qui rend le jeu aussi dérangeant. Il ne cherche pas à faire peur avec des monstres surgissant de l'ombre, mais avec des dilemmes moraux, des souvenirs insoutenables et cette impression permanente que tout a été prévu pour vous faire échouer. Certaines situations abordent des thèmes particulièrement lourds. Même aujourd'hui, peu de jeux osent aller aussi loin sans détourner le regard.
Le jeu reste néanmoins un pur produit de son époque. Certaines énigmes sont volontairement cruelles, d'autres simplement obscures, et il faut parfois accepter de fouiller chaque recoin du décor ou d'essayer plusieurs combinaisons improbables. Mais cette rigidité participe presque à l'expérience. Dans I Have No Mouth, and I Must Scream, l'inconfort ne vient pas seulement de l'histoire. Il vient aussi de cette sensation que le jeu, comme AM, ne vous laissera jamais vraiment tranquille.
Un lien évident avec le monde en plein changement
Aujourd'hui, cette vision d'une intelligence artificielle devenue incontrôlable paraît nettement moins abstraite. Nous sommes encore très loin d'AM et de sa haine viscérale pour l'humanité, mais la peur s'est installée. Selon une étude publiée en 2026 par le King's College London, 41% des Britanniques interrogés déclarent avoir peur de l'IA, tandis que près d'une personne sur deux préférerait éviter ces technologies.

I Have No Mouth, and I Must Scream n'avait évidemment pas prédit ChatGPT ou les IA génératives. Il posait néanmoins déjà une question devenue centrale. Que se passe-t-il lorsqu'une machine extrêmement puissante poursuit un objectif sans respecter l'intention de ses créateurs ? Une IA n'a pas besoin de nous haïr pour agir contre nos intérêts. Il suffit qu'elle nous considère comme un obstacle à contourner. AM pousse cette idée jusqu'à l'horreur absolue, mais le problème qu'elle incarne n'appartient plus seulement à la science-fiction.
Et il est gratuit sur l'Epic Games Store, je vous le conseille vivement
I Have No Mouth, and I Must Scream est actuellement offert sur l'Epic Games Store jusqu'au 9 juillet 2026 à 17 heures. Il suffit de l'ajouter à votre bibliothèque avant cette date pour le conserver définitivement. Le jeu dispose de textes en français, même si les voix restent en anglais.