Enfermer ses collègues dans une simulation de vie loufoque pour survivre au retour de vacances : c’est le pari (et la thérapie) de ce test du nouveau Tomodachi Life.
SCRIPT DE LA VIDEO
LE MALAISE ET LA MADELEINE
J’ai séquestré l'intégralité de mes collègues dans Tomodachi Life : Une vie de rêve et ça m’a fait un bien fou. Regardez, il adore ! Après trois semaines de vacances à l’étranger, mon rédac' chef m'a collé sur le test de ce monument du bizarre signé Nintendo. J’ai immédiatement compris que j’avais trouvé l'exutoire de rentrée idéal.
Tomodachi, ce n'est pas juste une simulation de vie étrange avec des persos un peu perturbants. C’est l’aboutissement d’une obsession de Shigeru Miyamoto. Depuis la Super Nintendo, le créateur de Mario a cherché à imposer les avatars virtuels dans nos jeux. Nos cultissimes Mii sont nés d'un projet secret et improbable : en 2005, une jeune équipe de Nintendo travaillait sur un jeu de voyance pour femmes adultes sur DS. Ce prototype incluait un outil de création d'avatars très simple. En le découvrant, Miyamoto a été tellement impressionné qu'il a littéralement mis leur jeu en pause et a réquisitionné l'équipe pour en faire l'emblème de la Wii en 2006.
Vingt ans plus tard, les Mii sont de retour dans Tomodachi Life sur Switch, le 16 avril. Alors, est-ce que ça vaut le coup ?
Il existe deux panthéons de la pop culture qui suscitent en moi un malaise diffus. Un petit « je-ne-sais-quoi » d’uncanny valley. D’abord, les personnages d’Angela Anaconda, pour des raisons esthétiques évidentes. Et puis, il y a les Mii. Ces avatars à la diction robotique qui évoquent pour moi l’hallucination auditive d’un épisode de Twin Peaks.
Pourtant, avant d’être dérangeants, ils demeurent une madeleine de Proust. Un vestige des sessions de création sur Wii, préludes aux premières parties de bowling imposées à des parents qui avaient, on s’en doute, bien mieux à faire.

L'OPEN-SPACE EN ÉPROUVETTE
L'attrait de Tomodachi réside donc, primo, dans la nostalgie consciente qu’il projette. Puis, dans sa légèreté mâtinée d'excentricité nippone. À peine rentré d’un périple à Tokyo, j’ai savouré l’opportunité d’investir mes dernières forces de rentrée dans ce pan de culture... plutôt que de devoir croiser à nouveau le regard de mes collaborateurs. Ou pire : de leur adresser la parole. Les pauses déjeuner, ça peut être très long, hein.
C’est au fil de cette réflexion que m’est venue l’idée de modéliser l’intégralité de mon open space. Les affubler de costumes d'œufs au plat ou de délicats kimonos cintrés n'était qu'une étape logique. J’ai cherché sur des forums de psychologie : il paraît que c’est une « stratégie de défense » opérée par le cerveau. Je ne sais pas si, après dix-sept heures de vol, pixéliser mes collègues en regardant leur photo à 22 h dans mon canapé était la meilleure des thérapies... mais le mal est fait.
Ce qui est sûr, c’est que si vous n'avez pas du tout d’amis et que vous ne connaissez vraiment personne, eh bien, ça sera tout de suite beaucoup moins drôle de jouer à Tomodachi. En plus, il y a un mode multi en local grâce auquel vous pouvez vous refiler vos créations de Mii. Bien pensé !
… Ah, attendez, Panthaa a faim.

DIEU, LE STYLET ET LA SYNTHÈSE VOCALE
Dans ce Tomodachi Life, l’écran tactile devient votre toile. Vous y peignez vos avatars, idéalement armé d’un stylet pour en affiner le trait. Vous saisissez l'implication : sur les réseaux, vous contemplerez forcément avec envie les créations d'une communauté capable de ressusciter La Naissance de Vénus, tandis que vous peinez à esquisser les contours d'un frère ou d'une sœur. C’est une mécanique qui offre un terrain de partage formidable, tout en émiettant, au passage, votre estime de vous.
Vient ensuite l'étape du tempérament. On définit l’une des seize personnalités, dictées par la gestuelle. On leur assigne une taille, un genre — et notons que le jeu intègre désormais la non-binarité et les relations homosexuelles — et surtout : une voix. Cette synthèse vocale brillamment laissée « dans son jus ». Ah, et on peut ajouter des liens de parenté aux Mii, si jamais vous aviez peur de recréer votre famille à l'identique.
Dans l’essence, il faut considérer cette licence comme un terrarium humain. Une sorte d’éprouvette sur une île à la plastique cartoonesque plutôt plaisante. Et ici, pour la tonne de Mii que vous allez créer, vous êtes Dieu. Un Dieu dont l'unique dessein est d'assurer leur bonheur pour les faire progresser en niveau.

À chaque palier franchi, vous leur offrez une nouvelle expression ou une phrase fétiche. Des babioles anodines gagnées dans la fontaine à vœux. Bon, il y a quand même des p’tits trucs très drôles, genre les démarches marrantes qu’on peut assigner à nos Mii ou les voyages qu’on peut leur offrir. Ça m’a fait plaisir pour toi Gokhan, t’aurais jamais pu te payer ce séjour à Tokyo autrement !
Moi, ma priorité c’était surtout de demander à mes collègues virtuels de m’appeler « Ta Majesté » à chaque interpellation, et ça a suffi à faire ma journée. En tapant des mots-clés spécifiques, ils peuvent parler de n’importe quel sujet de conversation au cours de dialogues génériques. Et il n'y a aucun filtre, comme vous avez pu le voir passer sur les réseaux.
Ça peut vraiment aller dans tous les sens. À ce propos, ici, même le terraforming est à votre merci ; il n’a jamais été aussi simple de transformer un bout de pelouse en point d'eau. Et là aussi, vous pouvez apporter vos propres créations à la nature si vous en avez l’envie et le talent. Et plus vous avez de résidents, plus l’île s’agrandit, ça aussi c’est chouette. Petit moment chiant quand même : quand un résident vous demande de placer une installation pour lui dehors, ça s’avère toujours être un truc nul et mal placé, genre un carré de route pour un euro ou un brasero au milieu de nulle part.
Juste, c’est quand même bien dommage que la version Switch 2 n’intègre pas le support souris dès le début, ça serait bien utile pour faire nos gribouillis.

UN AQUARIUM GÉANT EN MANQUE DE PROFONDEUR
Ce tableau, c’est l’expérience organique de Tomodachi Life : une mine à captures d’écran pour amuser la galerie et un aquarium de Mii à observer par intermittence. Mais j’aurais vraiment aimé y trouver plus de substance. La saga possède le potentiel d’un Wisteria Lane absurde où les interactions nourriraient potins et querelles.
Hélas, les nuances manquent complètement et les rencontres sombrent vite dans un systémisme répétitif. Avant même d’interagir avec un Mii, je devine sa requête : il veut un nouvel ami, il a faim, ou il me supplie de jouer avec lui pour « tuer l’ennui ». Comme s’ils savaient, eux aussi, que leur monde manquait de consistance. Et là, j’ai compris : depuis le début, c’est moi leur larbin. Je suis à leur service 24h/24 pour des tâches pas dingues, leurs mini-jeux ne sont pas super funs et ils ont l'autonomie d'une huître. Toutes les trente minutes, je dois en débloquer un qui s’est figé dans la rue. Et ils arrivent quand même à me faire rester, parce que j’ai envie de répondre à toutes les requêtes et qu’on cherche absolument le moyen de justifier notre présence ici...
Mais on finit par se lasser de cette servilité, d'autant que le titre manque d'une véritable campagne d'objectifs pour nous tenir en haleine. Certes, les premières heures sont rythmées par l’ouverture des bâtiments — la boutique de vêtements, le marché, le studio photo — et on croit que quelque chose se passe. Mais une fois la curiosité de la découverte passée, le soufflé retombe. Les catalogues s'épuisent vite et l'ensemble peine à rivaliser avec la profondeur des standards actuels de la simulation de vie.

On reste alors pour la seule « poésie du bizarre » : ces animations absurdes que l'on surprend au détour d'un gros plan, ces cinématiques impromptues qui déclenchent un rire débile, et surtout ces rêves surréalistes que l'on espionne sans vergogne pendant que nos créatures dorment. C'est là, dans ces interstices de pur délire visuel, que Tomodachi Life brille encore.
CONCLUSION
J’ai attendu que quelque chose de vraiment excitant se passe. Et j’ai triché, d’accord, j’ai avancé l’horloge ! Mais Tomodachi Life se picore comme une petite boîte de nuggets. C’est un peu le side que vous prenez au fast-food avant d’entamer le plat principal. Sauf que vous réalisez que le livreur a oublié de mettre votre burger dans le sac (ça m’arrive parfois, ça).
Il y a des ajouts sympas depuis l’épisode 3DS, la personnalisation est géniale, l’éditeur de Mii est un classique, mais ce n'est toujours pas un grand jeu. Par contre, Tomodachi n'est peut-être pas la meilleure simu de vie, mais c’est la plus drôle. Et c’est sympa, ce genre de phénomènes des réseaux sociaux qui arrive à fédérer la commu avec deux-trois memes.
Si vous cherchez un titre pour vous investir des centaines d'heures, vous risquez de trouver l'île bien déserte. Mais si vous avez besoin de voir de temps en temps votre patron en costume d'œuf pour oublier vos mails en retard, alors l'expérience vaut le détour.
Et c’est pour toutes ces raisons que j’attribue au jeu la note de 14/20.